Actes du colloque : 

LE FINANCEMENT DU TERRORISME

Le samedi 22 octobre 2016
De 14h à 18h
Université Paris-Sorbonne  
Amphi Guizot


L’Académie deGéopolitique deParis avec le centre Roland Mousnier dans le cadre de ses analyses des questions du monde contemporain, et poursuivant son travail d’approche pluridisciplinaire en totale indépendance des défis actuels, a fait appel aux meilleurs spécialistes du terrorisme pour évoquer dans plusieurs communications la question, souvent évoquée mais également négligée dans ses dimensions les plus stratégiques, du financement du terrorisme.


Ce colloque a pour but d’étudier tous les aspects les plus fondamentaux de ce phénomène moderne. La question du détournement de la finance islamique, du blanchiment d'argent et des circuits financiers susceptibles de financer les activités criminelles du terrorisme, si elle est importante et sera largement traitée dans les communications, ne fait apparaître que le « comment ? » de ce financement du terrorisme dont les deux autres questions essentielles relèvent du « qui ? » et du « pourquoi ? ».


En effet, les organisateurs du colloque sont intéressés à la mise à jour de la nature profonde des mouvements et réseaux, les caractéristiques opérationnelles et les nouveaux modes opératoires du milieu terroriste, parce qu’ils révèlent des stratégies éminemment étatiques sous-jacentes (chaos au Proche-Orient et réseaux islamistes en Europe). Le colloque sollicitera l'analyse minutieuse de nombreux spécialistes retenus (universitaires, personnalités, militaires, diplomates, journalistes, etc.) auxquels il sera demandé d’élucider le rôle exact de monarchies du Golfe, l’Arabie Saoudite et le Qatar, ou la Turquie, par exemple, mais également la relation du blanchiment par le financement de contrats légaux notamment d’armements avec leurs partenaires occidentaux ainsi que par l’action plus ou moins institutionnalisée de multiples fondations jouissant dans ces pays de tous les privilèges. Les communications auront néanmoins à prendre en compte l’implication, à toutes les échelles géographiques et selon toutes les nuances de l'influence, des puissances locales, régionales et mondiales concernées.

 

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Première table ronde

 

https://www.youtube.com/watch?v=rKHJF2Ks3hI

Monsieur  Ali Rastbeen président de l’Académie de Géopolitique dans son  discours introductif a signalé :
Les efforts régionaux et internationaux contre le terrorisme et l’extrémisme qui constituent une menace directe à la sécurité et à la stabilité du monde entier, ils sont donc nécessaires et doivent être poursuivis. Déjà la communauté internationale se mobilise pour amputer le financement du radical islamiste, améliorer le travail des services de renseignement, renforcer la défense, endiguer l’idéologie dénaturée de ce groupe et arrêter le flot de combattants étrangers depuis et au Proche-Orient.

 

Le terrorisme, sous toutes ses formes constitue l’une des dégradations les plus préjudicielles de la paix et de la sécurité mondiale. C’est une agression contre les valeurs essentielles de la démocratie, et une véritable négation du droit à la vie. Tous les actes terroristes, quels qu’ils soient, sont criminels et injustifiables. Comme étant un phénomène global, le terrorisme doit être adressés sérieusement à travers la collaboration de tous les Etats quand ils sont tous  et à juste titre concernés de très près.

Seule une législation plus sévère et une application plus stricte de la loi, associées à une nette coopération internationale, permettront de lutter efficacement contre le financement du terrorisme qui bien entendu assure sa survie jusqu’à maintenant.

Le 17 décembre 2015, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté, à l’unanimité, la Résolution 2253, agissant sous le chapitre 7. Cette résolution, introduite par les États-Unis et la Russie, impose le gel des avoirs, l’interdiction de voyager et l’embargo sur les armes à l’encontre de Daech, Al-Qaïda et « des individus, groupes et autres entités qui leur sont associés ». Le lendemain, 18 décembre 2015, le Conseil de sécurité a adopté à l’unanimité la Résolution 2254, comme base d’une solution politique dirigée par la Syrie pour mettre fin au conflit.

Les sanctions exploitent les critères suivants : d’une part le fait de concourir à financer, organiser, faciliter, préparer ou exécuter des actes ou activités d’Al-Qaida et de l’EIIL, en association avec ceux-ci, sous leur nom ou pour leur compte, ou le fait de les soutenir ; d’autre part le fait de recruter pour le compte d’Al-Qaida ou de l’EIIL ou de soutenir, de toute autre manière, des actes ou activités d’Al-Qaida, de l’EIIL ou de toute cellule, filiale ou émanation ou tout groupe dissident de ceux-ci.

En fait le vrai problème est externe, principalement régional, et échappe au contrôle syrien. Des puissances comme le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie sont toujours en train de financer, armer et transporter des terroristes vers la Syrie. C’est l’ignorance de la Résolution 2253 qui met l’accent sur la nécessité de couper le soutien aux terroristes afin de les vaincre, ce qui conduira éventuellement à une solution politique en Syrie. Les États-Unis semblent avoir perdu le contrôle de leurs alliés régionaux en Turquie, au Qatar et en Arabie saoudite et ont été incapables d’empêcher leurs opérations menées en Syrie ou de prendre une action contre leurs violations de la Résolution 2253 des Nation Unies. 

Amnesty International a pointé du doigt pour la première fois de façon très explicite l’implication d’Ankara, Washington, Riyad et Doha pour avoir fourni des armes aux groupes terroristes pour le Front al-Nosra et Ahrar al-Cham en Syrie.

L’Organisation des Nations Unies et les pouvoirs occidentaux, surtout celui des États-Unis, continuent à se concentrer sur la Résolution 2254 qui porte sur la solution politique à la crise en Syrie, tout en ignorant complètement le fait qu’aucune solution politique ne peut être atteinte avant d’avoir éliminé le terrorisme, qui est l’essence même de la Résolution 2253. Egalement la résolution 1373 (2001) prévoit en particulier que « tous les États doivent prévenir et réprimer le financement des actes de terrorisme et s’abstenir d’apporter quelque forme d’appui que ce soit, actif ou passif, aux entités ou personnes impliquées dans des actes de terrorisme, notamment en réprimant le recrutement de membres de groupes terroristes et en mettant fin à l’approvisionnement en armes».

Si la France est une cible privilégiée des terroristes et encore tout récemment à Nice, c’est en conséquence de son engagement dans une véritable guerre contre le terrorisme. Il est vrai qu’une Commission d’enquête parlementaire « relative aux moyens mis en œuvre par l’Etat pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015 » a été constituée sous la présidence de Georges Fenech, rapport publié sous le n° 3922, ainsi qu’une mission d’information sur les moyens de Daech, sous la présidence de Jean-Frédéric POISSON, rapport publié sous le n° 3964, enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 13 juillet 2016.

Que ce soit dans la partie sur la nécessaire réforme des services de renseignements, celle de la réponse pénale adaptée à la menace terroriste, celle sur la protection et sécurisation du territoire, celle sur la lutte Internationale contre le terrorisme ou même la liste des propositions de ces deux rapports, on ne trouve trace d’un travail en profondeur sur la nécessité d’assécher financièrement les filières terroristes.

Or, il est du devoir des institutions parlementaires nationales et européennes d’interpeller solennellement les ministres de la Défense et des Affaires étrangères pour enfin identifier les pays qui forment, financent, arment, soutiennent logistiquement les filières terroristes et achètent le pétrole qu’elles vendent, d’établir ensuite une commission d’enquête mettant en lumière les agissements de ces réseaux nationaux et internationaux et de mettre en place un embargo sur la vente d’armes et sur l’achat de pétrole, le gel des avoirs, contre les Etats directement concernés ou qui peuvent potentiellement l’être. C’est une question de cohérence et de crédibilité de la lutte antiterroriste, laquelle si ainsi menée rendrait justice aux milliers de victimes du terrorisme et des Etats qui les soutiennent.

https://www.youtube.com/watch?v=t0_Ay5uCaRI

La deuxième intervenante Mme Karine GEVORGYAN, Politologue, chroniqueuse au journal a choisi de traiter les différents approches qui conduisent au terrorisme aujourd’hui, son sujet est le suivant :   «Globalisation, orientalisme et les bases idéologiques du terrorisme islamiste».

Pour Mme GEVORGYAN : «  Il est difficile de nier le fait que le phénomène du terrorisme islamiste ne cessait de croître sur le fond de la hausse exponentielle du processus de globalisation. Quelques mots sur la globalisation. C'est un terme économique. Il signifie la globalisation du travail et du capital. Dans le domaine de la politique, il y avait le processus de la désouverainisation. Il est intéressent de noter que le projet « Khalifat » se positionne non comme un projet anti globaliste mais comme une alternative à la globalisation. Notamment, il se prononce contre l'idée de la souveraineté de l’État.

Elvin (Olvin) Toffler sociologue et futurologue américain nous prévient  de nouvelles difficultés, des conflits sociaux et des problèmes globaux que l'humanité verra en passant du XXe au XXIe siècle « Future Shock”, «The Third Wave”, “Powershift: Knowledge”, “Wealth and Violence at the Edge of the 21st Century”, “War and Anti-War”.

            La hausse des protestations dans les zones où l'islam est traditionnellement répandu est dû aux différents facteurs : à partir des recherches dans l'ordre du « socialisme islamique » et de la guerre en Afghanistan  jusque la perte de crédibilité par les élites laïques. Le dernier thèse peut être prouvé par les événements du « printemps arabe » de 2011. A propos, l'appellation le Printemps arabe fait rappeler l’expression le Printemps des peuples, qu'on utilise en indiquant la période des révolutions en Europe de 1848–1849 (Dix-huit cent quarante huit – dix huit cent quarante neuf).

En grande mesure, l'esprit anti occidental en Orient en général et dans le monde islamique en particulier a été influencé par un phénomène occidental que Edward V. Said a nommé l « orientalisme », c'est-a-dire « la suprématie occidentale et l'infériorité orientale ». Il a écrit dans sa monographie qui porte le même nom : « L'orientalisme a presque toujours dépendu dans sa stratégie de cette souple supériorité de position qui fait bénéficier l'homme occidental de toute une série de possibilités dans ses relations avec l'Orient tout en lui laissant sa suprématie ».

Sur ce fond, en début des année 90 l'idée de la création du Klhalifat mondial a pris des contours pratiques. La Russie s'est heurté aux « khalifatistes » pendant les deux guerres en Tchétchénie où hormis le conflit armé intertchétchène et les activités des forces fédérales, l'action était menée par l'international islamiste. Aujourd'hui nous sommes témoins des activités de l'« État islamique » en Irak et en Syrie. Les actions de cette force internationale ont été qualifiée en langue diplomatique comme le « terrorisme international ». Pourtant, il faut reconnaître que la prolifération de ce phénomène et l'enrôlement des jeunes musulmans dans les bandes armées qui continue doivent être expliqués par une composante idéologique. Par la proposition utopique de protestation.

Dans ces conditions la rivalité des services spéciaux aussi s'accroît.

Voilà les sources essentielles du financement du terrorisme:

1) l’activité criminelle directe des groupes terroristes et des organisations terroristes (vols armés, rançon pour les otages, fraudes financières etc), une criminalité ouverte.

2) sponsorisation de la part de grandes sociétés internationales, intéressées de neutraliser leurs concurrents ou de changer le climat d’affaires dans telle ou telle région du monde. 

3) source traditionnelle ,aide des pays qui utilisent les terroristes comme instrument pour atteindre leurs buts.

4) aide de l'économie parallèle, liée directement au trafic des armes, au trafic des drogues, au trafic du pétrole, à la traite des êtres humaine (prise des otages, exportation des prostituées, de la main d’œuvre illégale, vente des organes des gens tués etc). Les drogues et les armes sont des marchandises les plus appropriés pour avoir des revenues de 1000 % et les trafiquants des armes et des drogues versent systématiquement les « pour cents » au terrorisme international.

5) sponsorisation des personnes privées par l'intermédiaire de toute sorte d'unions de compatriotes, d'associations d'aide humanitaire, d'organismes religieux etc. Cette source nourrit systématiquement les organisations terroristes religieuses et nationalistes. »

https://www.youtube.com/watch?v=wCQ8Rm-Mdos

Le troisième intervenant M. Jean-Paul Gourévitch, consultant international sur l’Afrique, les migrations et l’islam radical, a ensuite repris la parole pour traiter la question du financement du terrorisme islamiste par l’économie informelle.

M. Gourévitch : « Dans cette intervention je vais reprendre plusieurs études de l’ouvrage sur l’islamo-business vivier du terrorisme que j’ai publié chez Pierre-Guillaume de Roux et en librairie depuis le 22 septembre 2016.

Parallèlement au financement classique du terrorisme par les puissances du Golfe, leurs soutiens et leurs banques, les groupes islamistes  comme Daesh, Al-Qaïda, l’Aqmi, l’Aqpa, ou Boko Haram  ont mis en place un système parallèle qui s’appuie sur

- les taxes sur les commerçants, les particuliers et les transports

- La vente frauduleuse de matières premières (type pétrole et gaz naturel)  à des Etats de la région  ce que les intéressés nient

- la confiscation des biens et avoirs bancaires dans les régions qu’ils contrôlent

- les rançons obtenues en échange de la libération d’otages

- l’esclavage sexuel

- les trafics: drogues, armes, animaux, plantes, ivoire, bois précieux, organes humains…

- le détournement des procédures existant dans le monde musulman (zakat, jizya, sadaqah, hawala) dont une partie est utilisée pour l’achat d’armes, la solde des combattants, l’administration des territoires conquis, la propagande ou l’implantation de cellules actives ou « dormantes » dans les pays qui les combattent.

L’ensemble représente plus de 1000 milliards de dollars par an.

Leurs adversaires sont désarmés face à l’opacité de ces circuits et à l’absence d’une gestion nationale et internationale d’une économie informelle qui représente pourtant aujourd’hui près d’un quart  des échanges et des transactions du monde.

 

 https://www.youtube.com/watch?v=F25TDxI1c7E

Le quatrième intervenant M. Riadh Sidaoui, Directeur du CARAPS (Centre Arabe de Recherches et d’Analyses Politiques et Sociales à Genève a ensuite repris la parole pour traiter son discours de sujet : Le Commerce du terrorisme.

Il a mentionné : « le terrorisme islamiste s’est déclenché en Egypte via les Groupes Islamiques Armés vers la deuxième moitié des années 1970. Deux phénomènes à observer dans cette décennie. Le premier réside dans le déclin de la classe moyenne au sein des sociétés arabes après les privatisations massives et accélérés des secteurs publics. L’Etat ne je joue plus le rôle du catalyseur social.

Le deuxième phénomène concerne l’explosion des prix de pétrole après la guerre israélo-arabe d’octobre 1973. Ce qui a permis à l’Arabie Saoudite d’avoir des revenus très importants. Une partie de ces revenus va être consacrée à la « Wahhabisation » des sociétés arabes et musulmanes.

 Beaucoup d’auteurs, dont l’expert de la CIA Graham Fuller, soutiennent l’hypothèse du financement saoudien non seulement du FIS algérien et de ses groupes armés pendant les années 1990, mais aussi de tous les mouvements islamistes sunnites s’activant dans le monde arabe en particulier, et dans le monde musulman en général.

L’intensification du financement saoudien a commencé dès 1980 avec le but de contrer la révolution populaire chiite en Iran. Les preuves matérielles ne peuvent être connues que par les services de renseignement (!).

Qui finance le terrorisme ? Qui manipule ? Comment et Pourquoi ?

On a plusieurs preuves qu'il y a des Etats du Golfe, même des hommes d'affaires du Golfe qui financent ces mouvements terroristes.

1- L’ancien chef de la DST française (Direction de la surveillance du territoire) Yves Bonnet a mis en cause le 8 octobre 2012 l’argent de la drogue mais aussi celui de l’Arabie saoudite et du Qatar dans le financement des réseaux islamistes radicaux. Dans un entretien publié par la Dépêche du Midi M. Bonnet estime que ces réseaux posent la question du trafic du drogue, mais selon lui, « il y a aussi le problème de l’argent qui est alloué par des pays salafistes : « On n’ose pas parler de l’Arabie saoudite et du Qatar, mais il faudrait peut-être aussi que ces braves gens cessent d’alimenter de leurs fonds un certain nombre d’actions préoccupantes, déclare-t-il. Il va falloir un jour ouvrir le dossier du Qatar, car, là, il y a un vrai problème. Et je me fiche des résultats du Paris-Saint-Germain. » 

2- Joe Biden, le vice-président américain, devant des étudiants et des professeurs à l'Université de Harvard aux Etats-Unis d'Amérique. Il a déclaré ouvertement: « ce sont nos amis turcs, saoudiens, qatariens et Emiratis qui ont financé  et aidé Daech ».

3- Bernard Squarcini, ancien patron des renseignements intérieurs français, révélait-il y a 2 ans : que «L’Arabie saoudite finançait le terrorisme en Syrie et en Algérie» ! Selon cet ancien patron des renseignements intérieurs français, les groupes djihadistes qui avaient prêté allégeance à Al Qaïda «étaient financé principalement par le prince saoudien Bandar Ben Sultan (secrétaire général du Conseil de sécurité nationale et chef des renseignements généraux d’Arabie saoudite) qui adoptait une politique régionale indépendante de ses frères et de ses cousins». Bernard Squarcini, assurait dans son dernier livre que «Bandar Ben Sultan, chef des renseignements saoudiens, était derrière le financement des groupes djihadistes en Afghanistan, en Syrie, au Liban, en Egypte, au nord de l’Afrique», «le Qatar, grand partenaire commercial et politique de la France, était intéressé par le financement, voire l’armement des groupes islamistes combattant en Afrique contre l’armée française».

4- Lotfi Ben Jeddou, ministre de l’intérieur tunisien a déclaré au quotidien algérien El-Khabar que des hommes d'affaires des pays du Golfe financent le terrorisme en Tunisie .

5- Les gouvernements syriens et irakiens accusent ouvertement l’Arabie Saoudite et le Qatar d’avoir financé le terrorisme dans leurs pays.

6- Des journalistes algériens ont accusé l’Arabie Saoudite de financer le terrorisme algérien durant les années 1990. Hadda Hezem, la directrice du quotidien Al-fajr a accusé les saoudiens de financement des groupes islamistes armés.

7- Des centres de recherches occidentaux ont aussi accusé le Qatar et l’Arabie Saoudite de financer le terrorisme. A titre d’exemple l’Institut du Washington.

8- L'adoption de la loi Jasta par le congrès américain autorisera les familles des victimes du 11-Septembre à engager des poursuites pour réclamer des dommages à Riyad. Le dossier du 11 septembre va passer de la sphère politique et diplomatique à la sphère judiciaire. Désormais, Ce sont les juges qui vont traiter ce dossier. Des révélations secrètes et bouleversantes peuvent avoir lieu.

        Mais, le soutien étranger au terrorisme islamiste n’est pas l’unique source de financement de ces mouvements. Ces derniers ont réussi la construction des réseaux locaux efficaces d’autofinancement, y compris l’appropriation des biens des citoyens et des villes conquis, ou même l’exploitation et l’exportation du pétrole syrien et irakien via la Turquie. C’est le butin du Djihad selon leurs convictions.

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Deuxième table ronde
Modérateur : Claude DUVAL Avocat spécialisé en droit des relations internationales et ancien fonctionnaire international à la Banque mondiale

Le cinquième intervenant, Docteur Mowaffak AL-RUBAIE, Membre du Parlement irakien et ancien conseiller de la sécurité nationale de l'Irak a choisi de traiter « L’Etiologie du terrorisme»

 

https://www.youtube.com/watch?v=aYf_Qs50vGQ

 

Le « djihad terroriste international » est aujourd’hui irrigué d’une seule et même confession qu’est le wahhabisme, ses adeptes sont les partisans d’une interprétation puritaine, intolérante, discriminatoire et anti-pluraliste de l’Islam. Il s’agit d’un puritanisme religieux qui réclame une obédience absolue du chef religieux. Cette confession  a été latente pour plus de 150 ans dans la péninsule arabe et a été activée par les richesses pétrolières et l’ambition politique de la famille royale des Al-Saoud. Cette combinaison en soi a bouleversé le monde, ces dernières cinq décennies. C’est par ce fameux mariage entre la famille royale et les oulémas religieux extrémistes et dangereux que l’Arabie Saoudite parvient à préserver ses intérêts et son influence internationale ainsi que régionale. L’incitation au racisme et au sectarisme puis le recours à l’atrocité et à la violence ne peuvent démontrer que d’un total échec et ratage d’un Etat qui a tout perdu. L’image de l’Arabie Saoudite est actuellement diabolique et le monde partage presque le même avis, ce qui a récemment conduit certains responsables et dirigeants dans des gouvernements européens à réfuter ces politiques en cherchant à les délimiter à travers des institutions juridiques. Le cas de la France, des Pays-Bas, et des Etats-Unis. La politique de l’Arabie Saoudite n’a pas uniquement posé une menace internationale potentielle mais elle a aussi et surtout détruit les principes de base d’une religion de tolérance en la transformant en une de violence pure et dure par la falsification et l’éducation pervertie de jeunes musulmans dans des institutions religieuses qu’a été construites à une grande échelle et dans pas mal de pays occidentaux se servant comme base pour le recyclage et la diffusion de l’idéologie wahhabite. Mon message pour les Saoudiens est le suivant : « Ce que vous enseignez et prêchez dans vos mosquées et écoles n’est pas une affaire intérieure. Il ébranle et bouleverse notre sécurité nationale et internationale.

Le sixième  intervenant Dr. Peter PILZ, député autrichien,  a traité le sujet suivant : « Oil, banks and guns - how we fail fighting terrorism."

https://www.youtube.com/watch?v=-JgeK-bT-_M

Je ne parlerai pas ici de religion, je parlerai du financement du terrorisme, je ne suis pas de Vienne mais du sud est autrichien, de la région de Styrie, proche de l’Albanie, dont la capitale est Graz.

A Graz, depuis quelques années, nous avons découvert huit nouvelles mosquées salafistes, elles ne sont pas spécialement dangereuses, elles regroupent six cent croyants, venant tous de la partie Nord -Ouest de la Bosnie, dans la plus pauvre des régions d’Europe, où se sont édifiés des villages entièrement et exclusivement musulmans, communautés financées par les pays arabes et par des donateurs privés. Ils en ont fait leur territoire.

J’ai travaillé pendant trente ans avec les services de renseignement militaires, et parle en fonction de qui a été déjà publié ou de ce qui le sera bientôt. A la question d’où vient cet argent exactement, je peux tenter de répondre ainsi :

D’après ce que nous savons, d’abord il y a une vieille tradition saoudienne de financement, qui remonte à la guerre civile en ex-Yougoslavie, mais il y a aussi, depuis une décennie, de plus en plus de donateurs privés du Qatar et du Koweit. Alimentant ce fonds appelé WELFARE. Selon les mêmes sources, Welfare est connecté avec Al Qaida, avec des transferts via le Royaume uni et des comptes suisses à Genève. Ces flux ont été interdits depuis peu sur le papier, grâce aux directives de l’Union européenne notamment.Mais là, je parle en tant qu’économiste, ce n’est pas si compliqué de financer le terrorisme. C’est un peu plus compliqué de construire un état, à partir d’une armée de combattants payés 200 dollars par mois, issus de pays variés, dans un immense territoire peuplé de huit millions d’habitants. Surtout si on prend en compte le fait qu’une condition ne peut être oubliée : l’Etat islamique doit être un pays aux frontières ouvertes pour se constituer. Frontière ouverte d’abord sur l’Arabie saoudite, pays nourricier, mais aussi sur le Koweit, la Turquie, le Qatar et pour les trafics d’armes spécifiquement, sur Abu Dhabi., aux frontières de l’Arabie.

Arrêtons-nous sur le cas du Qatar. Personne ne craint le Qatar, c’est un tout petit pays. Alors pourquoi la communauté internationale n’intervient-elle pas ? Parce que cette zone de guerre est nécessaire pour permettre l’exportation du pétrole et du gaz dans le monde entier. Pourtant, le financement de Daesch en Syrie et en Irak est basé à Doha, capitale du Qatar, c’est de notoriété publique. Et cela se chiffre en millions de dollars, chaque année.

Avec la Turquie, les problèmes sont différents, et ils sont rendus encore plus complexes avec la partition kurde. Qu’il y ait eu une politique turque de laisser passer des combattants de Daesch, cela ne fait aucun doute. L’implication du gouvernement d’Ankara est claire, c’est son degré qui est encore inconnu. Parallèlement, le gouvernement kurde a joué aussi son rôle dans le trafic de pétrole à la frontière turque, sans oublier le concours de la criminalité internationale qui tire bénéfice de toutes les zones de conflits.

Pour Daesch, il y a d’autres fournisseurs d’armes, à travers le marché noir de vieilles kalachnikovs russes transitant par la Turquie ; à travers les acheminements depuis l’Arabie saoudite et depuis Abu Dhabi, devenu, depuis la plus cruelle phase de la guerre du Liban il y a vingt ans, le plus important point de convergence, de transfert et de vente du globe. Alimentant au passage toutes les guerres civiles africaines en Somalie, Yémen, Soudan etc…

Avec tous ces éléments, vous en arrivez assez vite à la conclusion qu’il est impossible que le projet d’Etat islamique se développe dans l’isolement uniquement en Irak et en Syrie. Il faut tenir compte pour ce projet de la géopolitique des pays frontaliers.

Revenons à la question du Qatar. Le Qatar est aujourd’hui quelque chose comme le jumeau riche de Daesch. Alors que le rôle géopolitique de l’Arabie Saoudite est devenu incertain désormais et encore plus dans l’avenir. Alors que le Koweït est politiquement divisé en guerres de factions, avec toutes sortes de clans, dont certains bien sûr soutiennent Daesch, alors qu’Abu Dhabi reste the « Market place » de toute la région, alors que le rôle de la Turquie est encore inconnu, vous en tirerez la conclusion qui s’impose vous-même : pour isoler Daesch en Irak et en Syrie, il faut d’abord isoler le Qatar. C’est la première étape incontournable. Pour aller vers une résolution du problème, il faut isoler le Qatar économiquement, politiquement et culturellement. Il n’y a aucune autre solution et cela passe par une intervention militaire. Afin de leur donner une leçon de démocratie qui porte ses fruits, en engageant une politique commune pour soutenir tous ceux qui se battent pour nos valeurs démocratiques.

Une autre question doit être prise en compte, celle de la vieille rivalité entre l’Arabie saoudite et la Turquie. A l’heure où le gouvernement Erdogan a signé des accords avec l’Union européenne, l’Etat turc, qui s’était « ottomanisé » ces derniers temps, va-t-il tenir compte des attentes d’une société civile plus européaniste ? La rivalité entre ces deux puissances n’a pas de conséquences sur l’évolution des combats engagés en Irak et en Syrie, mais incarne le combat pour la prédominance dans le groupe sunnite, et a beaucoup de conséquences pour le dialogue avec l’union européenne. Or, depuis peu, le gouvernement turc a complètement changé de stratégie.

Alors que Ryad s’accroche à sa stratégie habituelle, la nouvelle stratégie d’Ankara a beaucoup à voir avec l’éducation et les nombres. La Turquie investit lourdement dans les écoles, les universités, le renseignement. Ainsi le MIT est très présent en Autriche et en Allemagne pour recruter des émigrés turcs et développer un réseau d’éducation turc à travers des liens culturels renforcés. Ces recrutements génèrent parfois des troubles sur place en Allemagne et en Autriche. Alors que le gouvernement Erdogan a officiellement rompu avec la droite européenne, ces incidents se révèlent incompatibles avec les règles de la démocratie. C’est en effet franchir la ligne rouge que de s’immiscer dans les affaires intérieures d’un pays d’accueil. Droit de non-ingérence oblige. C’est un problème qu’il faut régler avec les autorités turques et les parlements des pays concernés.

Le cas de l’Arabie saoudite est différent, car il n’y a pas tellement de Saoudiens vivant en Autriche et en Allemagne. Mais ceux qui y ont émigré édifient un système éducatif sectaire, afin de contrôler toutes les mosquées autrichiennes. Comment réguler dans le futur proche ces communautés émigrées ? Qui forme les prédicateurs, qui les contrôle, qui les finance ?

Je finirai avec quelques propositions : il faut s’assurer qu’il n’y a pas d’infiltration turque, via le MIT, dans le système autrichien ; c’est une des questions que posent les parlementaires autrichiens, pour contribuer à résoudre la crise du Moyen Orient et ses conséquences. Sur le terrain des conflits, il faut commencer à dialoguer avec le Qatar, le Koweït et l’Arabie Saoudite, puis se mettre à dialoguer autrement avec les autorités turques, en initiant de nouvelles méthodes, fortes des acquis de la diplomatie européenne, afin de progresser sur le chemin de la résolution de cette crise majeure.

 

 

Troisième table ronde

Modérateur : Christophe REVEILLARD UMR MOUSNIER CNRS/Université Paris-Sorbonne.

Le septième intervenant, M. Sinan BAYKENT, politologue a traité le sujet suivant : La Turquie et le djihad syrien: la fin de l’idéalisme néo-ottoman et débuts de la realpolitik républicaine

https://www.youtube.com/watch?v=JilZ8akLViI

Pour M. BAYKENT, aux yeux de l’Occident, la Turquie joue un rôle ambigu vis-à-vis le djihad syrien. Alors que certains affirment que la Turquie finance directement certains groupes djihadistes présents en Syrie, d’autres vont jusqu'à prétendre que tolère DAESH dans son entreprise meurtrière.

En effet, plusieurs associations de la société civile turque apportent un soutien financier et logistique aux groupes islamistes tels que l’Ahrar al-Sham ou encore le Front al-Nosra (nouvellement baptisé “Jabhat Fath al-Sham”). Mais qu’en est-il du raisonnement qui motive ce choix du gouvernement turc? Ce soutient non-négligeable apporté aux groupes islamistes fait-il partie d’une politique conjoncturelle à fortes connotations sunnites? Ou bien est-ce plutôt une politique rationnelle faisant l’unanimité aux sommets de l’Etat? Quelle est la position officielle turque vis-à-vis de DAESH? Quelles sont les raisons qui poussent les Occidentaux à présumer qu’il existe un lien entre la Turquie et DAESH? Les questions sont nombreuses.

La Turquie a bel et bien financé le djihad islamiste syrien et ce, notamment par le biais de nombreuses associations. Depuis 2011, le nombre de ces associations à titre caritatif a considérablement augmenté et certaines d’entre eux sont aujourd’hui quasiment devenues de petites holdings. Ainsi, elles accomplissent une double mission: collecter des fonds pour l’aide humanitaire destinés à la Syrie ou aux refugiés syriens présents en Turquie et recruter les volontaires djihadistes, puis organiser leur départ vers la Syrie ou dans certains cas l’Irak.

Au début, la collecte de fonds et le recrutement se faisaient essentiellement en faveur de l’Armée Libre Syrienne (ALS). Cependant, au fur et à mesure que celle-ci a perdu du poids, la majorité de ces activités s’est organisée pour apporter un souffle à l’Ahrar al-Sham.  En effet, l’Ahrar al-Sham est un groupe salafiste directement créée par une triple entente, à savoir la Turquie, le Qatar et l’Arabie Saoudite.  Ce groupe contrôle une importante partie de la Syrie, surtout les régions proches d’Alep et fait alliance avec le Front al-Nosra, notamment sous le toit de Jaish al-Fatah. 

Outre les associations civiles, les médias pro-Erdoğan font également l’éloge de certains groupes syriens en particulier, dont l’Ahrar al-Sham et al-Nosra. Les médias recourent souvent à des interviews avec leurs porte-paroles ou de leurs figures emblématiques.  Cela a un effet considérable sur la jeunesse islamiste turque qui voit à travers ce prisme le djihad syrien comme une source de fierté musulmane, voire nationale. Par exemple, de nombreuses organisations de jeunesse organisent des défilés après les prières du Vendredi pour afficher leur soutien aux djihadistes syriens.  Lorsque l’ancien leader du Jaysh al-Islam, Zahran Alloush, fut tué en Syrie lors d’un raid aérien, des funérailles honoraires ont été organisées dans l’une des plus grandes mosquées stambouliotes suite à l’initiative d’une de ces associations sympathiques au djihad syrien.  Dans les medias-sociaux, les comptes en turc des leaders djihadistes font un véritable carton; celui du Dr. Muhaysini (le cadi officiel du Jaish al-Fatah), par exemple, a dernièrement dépassé la limite des 10'000 abonnés.  Quant au compte officiel turc de l’Ahrar, celui-ci possède actuellement plus de 20'000 abonnés.  Cet intérêt quasi-populaire a surtout incité al-Nosra (qui fait partie du réseau global d’Al-Qaeda) à adopter une approche plus souple vis-à-vis de la population turque et le gouvernement d’Erdoğan. Alors que la Turquie fut une cible pour Al-Qaeda en 2002, dorénavant elle est considérée comme plus une alliée qu’autre chose. Ce changement au niveau discursif peut être démontré à travers plusieurs exemples concrets. Suite aux attentats qui ont ciblé l’aéroport d’Atatürk à Istanbul le 28 Juin 2016, le Haut-Conseil du Front al-Nosra a publié un communiqué de presse en guise de solidarité avec les victimes et leurs familles. En voici un extrait :

« Ces agresseurs ne sont pas des musulmans et ils ne représentent pas le djihad. Il est dégoûtant de voir certains fêter la mort de ces victimes musulmanes. Les attentats d’Istanbul sont des exploits barbares et surtout non-islamiques. Le peuple turc est musulman et son sang est sacré. Un vrai moudjahidine doit se sacrifier pour eux et non pas les tuer. » 

On doit souligner que cette expression de sympathie trouve un écho aussi chez Erdoğan. Lors d’une visite officielle aux Etats-Unis, Erdoğan a résumé le regard qu’il porte au Front al-Nosra comme suit :

« Je me demande pourquoi les Etats-Unis soutiennent le PYD en Syrie ? J’ai vraiment du mal à le comprendre.  Pourquoi ? Ils disent que le PYD fait la guerre à DAESH. Soit. Mais à ma connaissance, Nosra fait aussi la guerre à DAESH, non ? Pourtant les Etats-Unis considèrent Nosra comme une organisation terroriste. Cela veut dire que combattre DAESH n’est pas un critère suffisant en soi, n’est-ce pas ? »

Néanmoins, suite aux récents développements positifs dans les relations bilatérales entre la Turquie et la Russie, la politique syrienne de la Turquie a commencé à évoluer.  Prise en panique par la lente formation d’un Etat kurde sponsorisé par le PKK au Nord de la Syrie, la Turquie y est intervenue militairement. Il est intéressant de noter que le soutien à la Turquie fut apporté non pas par Ahrar al-Sham mais bel et bien par l’ALS.  L’Ahrar est considéré comme une organisation terroriste par la Russie, alors que l’ALS, en raison de sa composition plutôt orientée vers les Frères Musulmans, apparaît certainement plus agréable aux yeux des Russes.

La Turquie se trouve aujourd’hui face à un choix stratégique : soit elle va empêcher la création d’un Etat kurde au nord de la Syrie et se mettre d’accord avec la Russie et la Syrie (ce qui signifie qu’elle va abandonner son soutien aux groupes djihadistes tels que l’Ahrar ou al-Nosra) ou bien elle va opter pour un pari très risqué qui suppose une politique syrienne indépendante défiant à la fois les Etats-Unis et la Russie. La première option est certainement celle que la Turquie a intérêt à favoriser.

Le coup d’Etat manqué du 15 Juillet a marqué le début d’une nouvelle ère pour la Turquie et surtout le gouvernement d’Erdoğan. Toutes les preuves le montrent : Cette tentative a été perpétrée et organisée par le prédicateur Fethullah Gülen, réfugié aux Etats-Unis depuis 1999. Il s’agit, en effet, d’un putsch aux couleurs de la CIA et probablement de l’OTAN – puisqu’il est inimaginable que ce prédicateur établi en Pennsylvanie puisse agir sans avoir reçu l’approbation des services secrets américains.

Il s’avère aujourd’hui – suite à la dislocation du réseau Güleniste en Turquie -  que ces éléments (ou plutôt ces agents-provocateurs) infiltrés dans l’appareil étatique turque ont entrepris des actes de haute-trahison envers le peuple et l’Etat. Parmi ces actes haineux, plusieurs attentats attribués à DAESH dont celui de l’aéroport d’Atatürk dont nous avons fait référence en haut y figurent. En effet, les éléments Gülenistes infiltrés dans l’Etat se sont intentionnellement abstenus de communiquer des informations cruciales concernant des attentats, visant ainsi  à créer un vacuum de renseignement et de ce fait déstabiliser le gouvernement d’Erdoğan afin de permettre aux conditions d’un coup d’Etat de mûrir.  Ainsi, certaines informations ont également été volontairement falsifiées par ces derniers, notamment celles qui concernent le trafic d’armes entre la Turquie et la Syrie. Les informations sur les armes et les munitions pourtant destinées à l’opposition syrienne – par exemple à l’Ahrar – ont été manipulées afin que l’opinion occidentale suspecte une aide à DAESH et ébranler la légitimité internationale d’Erdoğan.  Ainsi, l’Occident allait prendre ses distances avec Erdoğan (ce qui a d’ailleurs été fait) et par ce biais, les putschistes Gülenistes allaient acquérir une certaine notoriété aux yeux de celui-ci, justifiant son d’Etat et la destitution d’Erdoğan par des voies anti-démocratiques.

La Turquie s’est longtemps fait possédée par les Etats-Unis, suivant sa doctrine de l’ « Islam modéré » et s’instrumentalisant comme la gendarme de l’Imperium Mundi au Moyen-Orient. Le coup d’Etat avorté le 15 Juillet 2016 a mis un terme à cette dépendance aveugle et déshonorant. Le Président Erdoğan s’est soudainement souvenu qu’il dirigeait un pays avec ses propres intérêts nationaux et son propre agenda politico-diplomatique.

L’idéalisme néo-Ottoman (« Ottoman » mais sous l’égide américaine) n’y est plus. Avec la stabilisation récente des relations bilatérales entre la Turquie et la Russie, la page est tournée et un nouveau chapitre de l’Histoire commence (du moins on l’espère). Depuis le 15 Juillet, Erdoğan multiplie les références historiques à Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République de Turquie.  Les forces kémalistes et nationalistes turques se sont placées derrière Erdoğan – du moins pour la durée de l’épuration des Gülenistes – et affichent ouvertement leur soutien au Président pour débarrasser la Turquie de l’hégémonie atlantique.  Ainsi, le soutien de la Turquie aux djihadistes syriens va probablement diminuer drastiquement lors des prochains mois. La Turquie semble avoir fait un retour à la Realpolitik classique et républicaine, mettant dorénavant l’accent sur sa propre sécurité nationale en dépit des aspirations religieuses radicales.

Un nouveau monde est en train de se tracer au Moyen-Orient et la Turquie a tout intérêt à se placer du bon côté, notamment celui des anti-impérialistes et de l’humanisme.

 

https://www.youtube.com/watch?v=ehWzkzFZOy4

Le huitième intervenant, Maître Elie HATEM, Avocat à la Cour, enseignant à la Faculté Libre de Droit et d'Economie de Paris, a traité le sujet suivant : « Terrorisme, argent et services secrets : le cas de la CIA et du Qatar »

Le terrorisme, œuvre de groupes et de mouvements révolutionnaires qui instrumentalisent la religion à des fins politiques, n'est autre qu'un moyen parmi d'autres utilisé pour réaliser un projet politique qui a pour objectif la déstabilisation voire l'anéantissement des structures étatiques, la destruction et l'effritement des entités et des identités nationales, la provocation d'un déséquilibre démographique par le dépeuplement, la déportation et le repeuplement des espaces géographiques. Cela ne pourra alors que conduire vers des heurts (« clashes ») : conflits sociaux sous couvertures religieuses ou communautaires dans un chaos mondial. Cette conséquence est illustrée par la théorie du « choc des civilisations » (« clash of civilizations »).

Cette ingénierie politique, qui a recours à des opérations terroristes spectaculaires pour allumer la mèche des conflits, tisse une toile de fond en expérimentant des facteurs politiques mais aussi sociologiques et religieux par l'intermédiaire de la propagande, la désinformation, le conditionnement de l'opinion publique, les campagnes effectuées par des groupes de pression (« lobbying »). Cela suppose la participation de plusieurs acteurs : services secrets, acteurs politiques et financiers, groupes de réflexion (« think tanks »), sociétés secrètes...

L'argent est le nerf de cette guerre insidieuse. Par conséquent, les moyens et les sources de financement de cette guerre doivent rester confidentiels, discrets et donc diversifiés.

A ce sujet, nous nous tiendrons, à titre d'illustration, à l'évocation des moyens et des sources de financement de certains services secrets, notamment la CIA américaine en évoquant ses liens avec le Qatar.

Le rôle de la CIA dans la déstabilisation des régimes et des Etats n'est plus un secret de polichinelle : opération Ajax en Iran, opération Cyclone en Afghanistan, diverses opérations en Amérique latine... Par ailleurs, depuis quelques années, les Etats-Unis ont eu recours aux méthodes dites du « softpower » nécessitant la contribution financière voire la collaboration de leurs services avec des institutions chargées de ces méthodes. Parmi ces institutions, citons les différentes Fondations Soros qui ont contribué à la déstabilisation d'un bon nombre de pays de l'est de l'Europe, y compris l'Ukraine, et les Balkans. Elles ont également joué un rôle lors du « Printemps arabe », notamment en Tunisie et en Egypte. Ces institutions bénéficient d'un financement propre mais aussi de largesses financières des services.

Traditionnellement, les services secrets, en particulier la CIA américaine, dispose de deux sources de financement : un budget officiel (octroyé par le Gouvernement et ou par le Congres) et des sources confidentielles plus importantes.

S'agissant du budget officiel, il arrivait à la CIA de contourner les règles pour obtenir des sommes plus importantes, notamment de la part du Congrès, comme elle l'avait fait depuis les années 90 à l'occasion des tentatives de déstabilisation de l'Irak et de la Syrie. Ainsi, elle approchait des personnes instrumentalisées afin de déclencher ce phénomène. Elle leur promettait un financement de leurs institutions et s'adressait au Congrès en lui demandant de voter un budget à ces dernières d'un montant 20 fois plus important : 80 millions de dollars par an pour la Syrie (en rétribuant ces institutions à hauteur de 3 millions). 

Par ailleurs, la CIA dispose de sources de financements occultes, hors du budget officiel : financements privés mais aussi le commerce de la drogue connu depuis la guerre du Vietnâm avec les méthodes du syndicat Lansky. Cette source procure des sommes exorbitantes à l'agence américaine. Elle l'a développé au cours de son intervention en Afghanistan, dans cette région du monde connue sous le nom de « croissant fertile » qui rapporte entre 100 et 200 milliards de dollars par an (soit le quart du chiffre d'affaire du commerce mondial de la drogue estimé à 500 milliards de dollars). En effet, la région de l'Asie centrale constitue, parallèlement à ses réserves de pétrole, une plate-forme stratégique pour le commerce de la drogue, notamment de l'opium dont la production a augmenté de 15 fois, depuis le début de la guerre d'Afghanistan en 1979. Cette production n'a cessé de s'accroître, bénéficiant de l'aide aussi bien des Talibans (avant qu'ils interdisent sa plantation en 2000, un an avant les attaques aux Etats-Unis) que celle des combattants d'Oussama Ben Laden, dans une zone chaotique de non-droit. 

Les bénéfices de vente de la drogue sont ensuite blanchis dans des comptes bancaires secrets. Certaines liquidités sont déposées dans des coffres. D'autres sont placées à la bourse de New York avec la complicité de certaines institutions financières. Une cascade de sociétés écrans, dont le siège social est situé notamment à Delaware, appartenant à la CIA, bénéficient de ces placements à la fois pour blanchir l'argent sale et pour gagner encore plus de dividendes d'une manière totalement légale et transparente.

Les sommes provenant de ces montages servent à alimenter les « budgets noirs » des services, en dehors des circuits légaux institutionnels, pour échapper ainsi aux regards des parlementaires et des politiques, et assurer à leurs opérations le secret et la plus stricte discrétion.

Par ailleurs, les services secrets bénéficient de la complicité de certains politiques et de personnalités haut placées pour faciliter le transport, la distribution et la collecte des bénéfices de vente du commerce de la drogue. Ces opérations ont été révélées à l'occasion d'enquêtes judiciaires à l'instar d'un rapport d'inspection générale de la CIA rédigé par Frederick Hits en 1998. Ce rapport a révélé les connexions entre la CIA et des institutions de l'appareil d'Etat américain facilitant ces opérations, notamment les liens avec des fabricants de la drogue en Amérique du sud, associant également des organisations humanitaires pour camoufler ce trafic.

Disposant de moyens financiers gigantesques, la CIA américaine investit son argent, par l'intermédiaire de sociétés écrans voire des sociétés dont les parts sont détenues par des porteurs (nominees) dans des banques de pays qui bénéficient de liens privilégiés avec les Etats – Unis.

Il convient de développer et de révéler les méthodes de dépôt de ces sommes dans les banques qataries, détenues par des sociétés en apparence du Qatar et servant à des opérations secrètes aussi bien dans le monde arabe qu'en Occident. En effet, nos recherches nous ont permis de constater que les sommes investies, au nom du Qatar dans le monde, dépassent de loin le PIB de ce pays.

Des enjeux politiques, économiques et sécuritaires ont permis d'occulter ces éléments. Ils méritent d'être examinés afin de comprendre ce dossier.

https://www.youtube.com/watch?v=-TuV2-zD178

Le neuvième et dernier  intervenant M. Sadek ALSAAR, Président de l’organisation Salam For Yemen, a traité le sujet suivant : « Les financements saoudiens des médias, des ONG et des partis politiques dans le monde arabe en vue d’imposer le Wahhabisme ».

Pour lui, La monarchie Saoudienne, comme trop peu le savent, ne dispose pas de réelles institutions législatives, ni d’un système juridique transparent.  Dans cette monarchie absolue, c’est la loi islamique, la Sharia, qui fait office de Constitution.  En Arabie Saoudite, ce sont deux clans, la famille Al Saoud et la famille Al Cheikh (descendante de Mohammed Ben Abd El Wahab, fondateur de la doctrine Wahabite) qui se partagent le pouvoir. Le pouvoir politique exécutif et les fonctions régaliennes sont entre les mains du clan Saoud (Roi, ministres, gouverneurs etc.) tandis que la vie sociale et religieuse est entre les mains de la famille Al Cheikh. C’est parce que le Wahabisme est le seul ciment social, qu’il apporte de la stabilité au Royaume et qu’il renforce la légitimité des Saoud, que ces derniers s’appuient sur cette doctrine religieuse rigoriste. 

Les débuts de la propagation wahhabite dans le monde arabe : un combat contre le panarabisme républicain

Dans les années 1950-60, le panarabisme, porté par Nasser, est à l’origine de changements politiques de fond dans le monde arabe (révolutions Egyptienne, Irakienne, Syrienne, Yéménite etc.). Les Saoudiens voient dans ce changement une menace pour leur régime. C’est à ce moment qu’ils ont commencé à recevoir les opposants politiques de ces jeunes républiques qu’ils ont formés à la doctrine Wahhabite. Ces derniers l’ont propagée à leur retour dans leurs pays respectifs. Les Saoudiens ont aussi apporté de l’aide aux partis d’oppositions se réclamant de l’islam politique, comme les Frères Musulmans. Le Royaume Saoudien voit alors en Nasser son principal ennemi, ils le combattent en Egypte mais aussi au Yémen (où l’Egypte est engagée aux côtés de la jeune république).

Les années 1970 : le début de la propagation de la doctrine Wahhabite

Suite à un boom économique grâce à la flambée des prix du pétrole, la monarchie Saoudienne se retrouve à la tête de capitaux astronomiques, les pétro-dollars. Ils commencent alors une politique de soft-power agressive, en finançant la construction de mosquées et de centres culturels propageant l’idéologie wahhabite. Ils forment également des imams en provenance de l’ensemble des pays du monde arabe à cette doctrine rigoriste, étendant ainsi leur sphère d’influence. Ils financent des ONG charitables dans le monde arabe et musulman, ais également en Occident. C’est le début de leur action auprès des classes populaires.

Les années 1980 : le financement de factions armées au nom de la guerre sainte (Djihad)

L’Arabie Saoudite engage des milliers de jeunes en provenance de l’ensemble du monde arabe et musulman afin de combattre le communisme en Afghanistan, ce sont les désormais connus Moudjahidines. La monarchie wahhabite finance le transport, l’armement et l’entraînement de ces combattants. L’Arabie Saoudite est en effet effrayée par la présence soviétique en Afghanistan et plus largement de l’importance des mouvements de gauche, dans le monde arabe, en particulier au Yémen du Sud alors communiste.

Les années 1990 : naissance d’Al Qaïda

Suite à la fin de la guerre d’Afghanistan et à l’effondrement du bloc soviétique, les Moudjahidines rentrent dans leurs pays respectifs. Ce retour est marqué par leur volonté de participer activement à la vie politique de leur pays (notamment en Arabie Saoudite). Ils attendent des signes de reconnaissance de leur sacrifice et de leur participation à la victoire face à l’URSS en Afghanistan. Cette volonté est combattue avec violence par le régime Saoudien qui ne veut pas partager le pouvoir politique. Endoctrinés par les idées guerrières du Wahhabisme (son interprétation violente du Djihad notamment),  forts de leur expérience militaire en Afghanistan et se voyant refuser toute participation politique, ces fondamentalistes se regroupent et forment l’organisation terroriste Al Qaïda.

Milieu des années 1990, début des années 2000 : le début de l’offensive médiatique saoudienne

Au début des années 1990, l’Arabie Saoudite s’engage aux côtés des Américains en Irak dans le cadre de la Guerre du Golfe. Le royaume Saoudien permet alors la présence de troupes américaines sur le sol saoudien, présence jugée illicite par les Wahhabites. Face aux critiques des Moudjahidines et des imams intégristes, l’Arabie Saoudite commence à s’inquiéter du pouvoir des médias. Cette crainte des médias est à l’origine d’une véritable stratégie médiatique offensive. Cette stratégie se déploie au travers de la création de journaux et de magazines en langue arabe (Sharq Al Wasat), du rachat de titres d’envergure de la presse arabe (Al Hayat), de la création de chaînes satellitaires (MBC, Iqra), et à l’achat de l’intégralité des encarts publicitaires des chaînes arabes publiques (au Yémen et en Egypte notamment). C’est ainsi que la prière du Vendredi de la Mecque est transmise en direct sur la quasi totalité des chaines de télévisons des pays arabes, que le rigorisme moral wahabbite se répand dans les programmes de télévisions et le production cinématographique.

Les années 2000 – 2010 : la naissance de Daesh

Suite à l’invasion de l’Irak et à la division du pays selon des critères ethnico-religieux, l’Arabie Saoudite voit le rapprochement des Chiites Irakiens avec l’Iran comme une menace. Le royaume saoudien est effrayé par les ambitions nucléaires iraniennes, la crainte de voir son voisin Chiite se doter de l’arme atomique tourne à l’obsession pour l’Arabie Saoudite. Le royaume commence alors à mener une guerre ouverte contre les Chiites, Chiites que les Saoudiens n’ont jamais portés en leur cœur en raison de l’hostilité du Wahhabisme envers ce courant de l’Islam qu’il considère comme hérétique. On voit alors émerger un mouvement politico-religieux sanguinaire qui s’auto proclame comme l’Etat Islamique au Levant et en Irak, plus connu sous le nom de Daesh.

De 2011 à nos jours : le sabotage des printemps arabes

De nouveau, l’Arabie Saoudite, cette fois appuyée par les monarchies du Golfe, voit dans la révolte populaire des jeunes arabes une menace. Le royaume intervient militairement au Bahreïn pour mater la révolte populaire. C’est la première fois de son histoire que l’Arabie Saoudite intervient militairement de façon claire et directe en dehors de ses frontières. Le royaume injecte également des milliards de dollars dans l’économie de Oman, de Bahreïn afin d’étouffer les mouvements de protestation. En Lybie, le royaume délègue aux Qataris et aux Emiratis le soin de bombarder le pays. En Syrie, l’Arabie Saoudite arme et finance les opposants à Bachar Al Assad, ce qui a pour conséquence de transformer la révolte populaire en guerre civile.

Au Yémen, son voisin direct auquel le royaume n’a jamais pardonné ses choix politiques et sociaux, l’Arabie Saoudite participe à l’étouffement de la révolte populaire en s’appuyant sur le parti Al Islah (proche des Frères Musulmans) afin de plonger le pays dans une guerre civile. Cette tentative est infructueuse, les Yéménites ne prennent pas les armes et s’engagent dans un dialogue politique. A la veille de la ratification d’un accord de sortie de crise incluant l’ensemble des partis politiques yéménites, l’Arabie Saoudite attaque militairement le Yémen, sans déclaration préalable. Depuis le 26 mars 2015, c’est une guerre sans merci que livre le royaume Saoudien. Le Yémen, dépendant à 90% des importations pour assurer la sécuritaire alimentaire de sa population, subit un embargo entrainant de graves pénuries (nourriture, eau, électricité, carburants, médicaments)). Son patrimoine millénaire est menacé et subit des destructions massives.

La population vit depuis le 26 mars 2015 dans une insécurité grandissante qui a causé 6 500 morts, 31 400 blessés et menace la vie de millions de personnes (14,4 millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire). Source : OCHA.

Depuis sa création jusqu’à nos jours, l’Arabie Saoudite a trouvé des appuis politiques et militaires auprès du Royaume-Uni puis des Etats Unis d’Amérique. Pourtant les conséquences des décisions arbitraires et obscurantistes prises par la famille des Saoud, après avoir ravagé le monde arabe, se font sentir aujourd’hui jusqu’en Occident. Il est temps que cela change.