Actes du colloque

 

Le vendredi 15 janvier 2016

Organisation Internationale de la Francophonie

Poursuivant son travail d’analyse des grandes questions géopolitiques du  monde d’aujourd’hui, l'Académie de Géopolitique de Paris a organisé ce colloque international le vendredi 15 janvier 2016 au siège de l'Organisation Internationale de la Francophonie.

L’histoire récente a beaucoup contribué à faire comprendre aux Occidentaux en général et aux Européens en particulier, les blocages culturels mais aussi politiques qui ont amené au printemps arabe. La très grande richesse sociologique de la société civile proche et moyen-orientale a contribué au réveil de toute une partie de la population, surtout des jeunes, qui s’est levée contre les blocages et le poids de l’histoire face aux nécessités de l’ouverture politique et des droits de l’homme pour l’édification d’une société fondée enfin sur la notion de bien commun. Traditionnellement, le respect des droits de l’homme figure comme le préalable incontournable d’une stratégie de développement et d’épanouissement des sociétés civiles et l’efflorescence des initiatives citoyennes.  

C’est pourquoi l'Académie de Géopolitique de Paris a tenu à organiser un colloque international évoquant la nécessité d’un processus de libéralisation des forces vives et profondes des populations moyen-orientales, face aux blocages institutionnels et politiques des régimes de la zone. Les caractéristiques historiques, culturelles et politiques du phénomène de l’émergence d’une société civile arabe au sein des régimes en place et malgré la répression ont été soulignées dans les analyses des nombreux spécialistes (universitaires, personnalités, militaires, juristes de droit international, journalistes, etc.) qui ont été appelés à travailler sur ce sujet sensible dont voici le compte rendu :

 

       « Le processus de la société civile dans les pays moyen-orientaux »

Propos introductifs par Ali RASTBEEN :

https://www.youtube.com/watch?v=US-MDkN0KKs

L’interprétation du concept de société civile varie selon les époques et lieux, en explicitant des usages propres, des traditions, des institutions, des valeurs et des critères. Ces éléments peuvent être indépendants et refléter les points de vue des citoyens, mais relient l’Etat et le peuple par la liberté d’expression tout en permettant la détection et la suppression de l’injustice.

L’identité sociale et civile libre crée de divers mouvements tels : le droit de vote des femmes, les partisans de la fin de l’esclavage, les antiracistes, les syndicats ouvriers, les protecteurs de l’environnement, les démocrates…. En somme, la société civile a besoin de liberté de pensée, de parole et de rassemblement - toutes les libertés garanties par la déclaration universelle  des droits de l’homme.

Dans les sociétés autoritaires, autocratiques, et répressives, la démocratie institutionnalisée n’a pas encore vu le jour. Ces sociétés sont aujourd’hui proies aux extrémismes intégristes et rétrogrades. Les répressions, les différentes discriminations, l’absence de justice sociale et l’incapacité des gouvernements ont été à l’origine de la corruption financière, de la misère et des divergences profondes, par exemple dans la plupart des sociétés arabes, y provoquant une résistance identitaire au sein des différentes couches sociales.

Voilà l’émergence de groupes dits terroristes comme :

Ansar al-charia, en Tunisie. Ansar dine au Sahel,

Al-qaïda au Maghreb islamique en Algérie en Afghanistan, à l’Emirat du Caucase, dans la péninsule arabique et au Yémen.

Les Talibans en Afghanistan.

Boko Haram au Nigéria au Tchad et au Cameroun.

Jematol islamiya, en Malaisie en Thaïlande, à Singapour, en Indonésie, aux Philippines.  Chebabs  en Somalie.

Mouvement islamique d’Ouzbékistan dans l’Asie centrale entre la mer caspienne et le xinjiang dans l’ouest de la Chine, et mène des actions terroristes au Pakistan, au Tadjikistan, et au Kirghizstan.

le Mouvement islamique du Turkestan oriental.

Ansar Beït al-Maqdess (« les partisans de jérusalem »).

Le Front Al-nosra, branche d’al-qaïda en Syrie et Daech, en Irak  et  le projet du califat islamique associé à la manipulation des tensions entre chiites et sunnites, sont les manifestations d’une mobilisation identitaire intrinsèque au nom de religion. En principe et par définition, le terrorisme n’a ni religion ni frontière ni conscience, or le terrorisme contemporain a un prétexte religieux par le sectarisme wahhabite et salafiste. Hélas actuellement l’Occident observe dans le silence et dans l’apathie 47 décapitations dont des défenseurs reconnus des droits de l’homme et du pluralisme. Il est évident que dans ces conditions, la société civile, dont le composant principal réside dans son indépendance à l’égard du pouvoir, disparaît en même temps que le développement durable.

Par contre, en comparaison avec la Tunisie, la Jordanie, le Yémen, la Libye, le Bahreïn et l’Arabie Saoudite, où la possibilité de créer des partis, des médias, de la presse, des syndicats et d’autres symboles de la société civile n’a jamais été institutionnalisée, l’Egypte a toujours été le porte-drapeau de l’intelligentsia arabe notamment au cours des dernières décennies.

Au sein de la société égyptienne, différents groupes politiques ont toujours été actifs. Or, durant les trois dernières décennies, sous prétexte de lutter contre les groupes terroristes et en vue de la sécurité nationale, la société civile reste réprimée d’office.

En conclusion : Le monde d’aujourd’hui est celui de la démocratie, des droits de l’homme, de la multiplicité des partis, des élections libres, de la liberté de la presse, des syndicats ouvriers, de la pensée, de l’idéologie, de la religion et de l’égalité entre les hommes et les femmes en tant qu’êtres humains. Les régimes qui acceptent  ces principes font partie du monde d’aujourd’hui et de demain, et ceux qui les rejettent sont automatiquement voués à disparaître.

Une société civile doit incarner une culture, un état d’esprit favorisant le pluralisme, l’équilibre, le dialogue entre les forces constitutives. Ces principes démocratiques fondamentaux  constituent un fonds de valeurs communes que l’on peut qualifier de patrimoine commun de l’humanité.

PREMIER PANEL
Modérateur : Ali RASTBEEN

   

   « La société civile dans les processus de démocratisation au Moyen orient »

https://www.youtube.com/watch?v=TDSuQF61ktM

Par Jean-Antoine Duprat, ancien élu local et officier d’état-major honoraire, successivement conseiller auprès d’institutions nationales, de collectivités locales, professeur associé puis directeur adjoint de l’institut d’urbanisme et d’aménagement de la Sorbonne, délégué général de la revue scientifique européenne de géopolitique Outre-Terre.

 Jean-Antoine Duprat est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles sur l’organisation territoriale, les institutions, la Ve République, la géopolitique  :

Parler de la société civile au Moyen orient et de sa place dans les processus de démocratisation nécessite une approche systémique comparative à travers trois domaines : historique, organisationnel et fonctionnel.

D’un point de vue historique, la notion de société civile est liée à l’émergence de la démocratie, même si cette notion de société civile a ensuite évolué. La société civile, politiquement organisée, est définie par certains en opposition à l’état de nature par d’autres comme l’ensemble des citoyens organisés par des règles, des lois et une gouvernance politique. Il est du devoir de l’État de garantir au citoyen l’égalité devant le droit, la liberté, l’intégrité et la propriété (comme le précise la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789) sous le contrôle la société civile. Si l’État manque à ses obligations les citoyens composant la société civile, ont alors le droit de se rebeller. Pour Montesquieu, il faut différencier la sphère du politique de celle de la société citoyenne. Hegel fait la distinction entre l'État et la société civile incluant notamment des mouvements de revendication présents dans les sociétés modernes. Au XXe siècle l’expression va ainsi désigner des mouvements de contestation dans les systèmes totalitaires. Dans les pays démocratiques, elle recouvre des groupes de citoyens s’opposant à la présence excessive de l'État, dans certains domaines notamment économiques. Les dernières décennies ont vu la montée en puissance de la « société civile », en taille, en moyens, en influence, notamment sous l'effet de la mondialisation, du développement de la gouvernance démocratique, de l'essor des techniques d’information, de l'intégration économique des personnes morales, en particulier des organisations non gouvernementales.

Si la société civile, selon les paradigmes occidentaux, a joué un rôle déterminant dans le processus de remplacement du système communiste, les pays devenus indépendants ayant redécouvert leur identité, à travers leur histoire, leur culture, la religion, qu’en est-il dans les États du Moyen orient sortis du jeu bipolaire de la guerre froide ? La plupart des pays du Moyen orient se caractérisent historiquement par une organisation fondée sur des traditions familiales, claniques, sur le communautarisme religieux qui ne saurait se limiter à l’islam dans ses différentes sensibilités.Parmi les éléments favorisant le développement fonctionnel de la société civile au Moyen orient, il faut mentionner, sans toutefois hiérarchiser ces phénomènes les uns par rapport aux autres : la généralisation de l’instruction, l’émancipation des femmes, la laïcisation, le développement des échanges et la libéralisation économique. Si les pouvoirs centraux tentent de canaliser ces évolutions ils n’ont pas les moyens de contrôler ces multiples organismes. L’émergence des sociétés civiles au Moyen orient, selon les paradigmes des démocraties occidentales, apparait d’abord comme le produit d’un activisme social intense favorisé par le fait que les pouvoirs centraux laissent de nombreux secteurs de la protection sociale ou de l’éducation à ces organisations de la société civile tolérées car elles servent d’amortisseur social dans un contexte économique souvent difficile. Les problèmes se posent avec les mouvements islamistes intégristes qui aspirent à prendre de contrôle des États en asservissant la société civile. Le positionnement des ONG occidentales par rapport et aux sociétés civiles locales peut aussi créer des difficultés. Au Moyen orient, le groupe, dominant est celui des pays où la société civile, même structurée, n’a que peu de libertés ; c’est le cas des monarchies sunnites : l’Arabie Saoudite, même si elle se positionne pour des raisons géostratégiques dans le camp occidental et, à un moindre degré, des émirats ; dans l’Iran chiite le rôle de la société civile s’accroit régulièrement. Dans les autres pays moyen-orientaux constitutionnellement plus proches des modèles occidentaux la société civile à une place importante ; c’est le cas en Israël, en Palestine, au Liban, en Turquie ou encore en Jordanie, même si des réserves peuvent être faite, notamment en raison de rivalités souvent fortes, inter ou intra-communautaires, et de situations conflictuelles latentes. Pour l’avenir, quatre facteurs majeurs vont certainement contribuer à renforcer le rôle de la société civile dans les processus de démocratisation au Moyen orient : le poids des acteurs économiques, les aspirations des jeunes, l’émancipation des femmes et de la circulation de l’information.

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« L'Islam et la société civile en Asie occidentale : quel Islam? »

https://www.youtube.com/watch?v=4LNKZPzr5Go

Par Mohammad Reza MAJIDIprofesseur au département de droit et des sciences politiques à l’Université de Téhéran,ancien ambassadeur et représentant permanent de la République islamique d’Iran auprès de l’Unesco. Il apublié plusieurs ouvrages et articles dont l’ouvrage sur « le rôle de l’Islam dans le rapprochement des cultures » paru en 2011.

   

Ces vingt à vingt-cinq dernières années après la Guerre froide et l’évolution politique des pays de l’Est des réflexions nouvelles ont vu le jour sur le rôle et le statut de la société civile. C’est l’un des concepts de base de la pensée politique dans l’Occident, qu’a bien abordé le Professeur Debré, et qui depuis deux ou trois siècles est sujet de débats dans le milieu académique, parfois même dans le foyer populaire.

Au sein de cette réflexion, un courant de pensée majoritaire s’est appliqué à mettre en avant le principe selon lequel la société musulmane, telle qu’elle se définie, n’a pas la capacité de produire des institutions ou des associations de contre-pouvoir, et d’introduire ainsi une forme de pluralisme démocratique.

Dans les pays islamiques, certaines caractéristiques d’une société civile se sont manifestées à certains moments de l’histoire, mais ce n’est que depuis les dernières décennies que l’on y développe ce sujet en tant que théorie politique. Ainsi se pose la question des rapports entre la société civile et l’Islam. Bien sûr, il faut rappeler que l’Islam est l’un des éléments-clé de la vie des musulmans des sociétés islamiques. Chaque phénomène, chaque question qui sort au niveau individuel, collectif ou social devraient être étudiés en rapport avec cet élément. Et la question : la société civile, on en est où ? Les intellectuels musulmans présentent-ils de différents points de vue concernant cette question ?

Cette intervention s'est proposée d’examiner ces diverses approches. Est-ce qu’on peut proposer ainsi de reconsidérer le rapport ambigu entre l’Islam et un modèle de société civile qu’il reste à définir ? Avant cela, il faut rappeler qu’il n’existe pas un Islam unique et homogène : presque un milliard et demi d’individus constituent le monde musulman d’aujourd’hui qui se caractérise par une diversité géoculturelle, une grande variété de niveaux de vie et de profils démographiques, et ceux-là ne permettent pas de mettre en avant un destin commun des populations musulmanes. Pour autant, il existe dans la société musulmane des éléments communs de définition de société civile spécifiques. L’amélioration des sphères civiques et religieuses est le point de départ de cette définition. De fait le rôle de la sharia ou loi islamique est un des éléments fondamentaux du débat.

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« Pétromonarchies, société et immigration »

 

https://www.youtube.com/watch?v=X6oT6cMi0RA

Par Bruno DREWSKImaitre de conférence à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), directeur de la revue « La Pensée Libre », Rédacteur de Rubrique politique à Investig'Action, Rédacteur à Outre-Terre – Revue européenne de géopolitique :

La formation des pétromonarchies arabes contemporaines résulte de la présence coloniale britannique qui a dessiné les contours d'entités devenues formellement des États à la fin de l'ère coloniale. Parmi tous les États de la péninsule arabique, seuls le Yémen, Oman et Bahrein ont en fait une réelle tradition historique, tandis que l'Arabie saoudite, elle-aussi créée avec l'aval du colon britannique, a conquis des anciens pays abritant une forte population autochtone, Hedjaz, Asir, Hasa, Chammar. Ce qui explique que nous avons affaire pour ces États à des sociétés anciennes et relativement élaborées sur laquelle, dans le cas saoudien, est venue se plaquer une monarchie récente originaire du Nedj, territoire arabique traditionnellement marginal. Et dans le cas du Bahrein, d'une dynastie issue de la minorité sunnite dans un pays majoritairement chiite. Sur la côte orientale du Golfe persique et arabique, nous avons en revanche surtout affaire à un chapelet de principautés nées du caprice de l'ancien colonisateur qui s'était choisi des relais locaux. Relais bénéficiant pour le moment des mannes de la rente pétrolière et gazière.

Pour ces entités, la crainte omniprésente dans les années 1960/1970 face à la montée des mouvements révolutionnaires liés à la formation d'une classe ouvrière locale et à l'influence de la révolution palestinienne a poussé les monarques locaux à faire appel massivement à une main-d'oeuvre immigrée, sans statut permanent, quasiment sans droits et sans vie familiale. Main-d'oeuvre étudiée au préalable scientifiquement en fonction de ses différentes habitudes culturelles permettant d'imposer des conditions de travail plus ou moins dures, ce qu'on appelle là-bas « la stratégie du confort ajustable ». Ce qui explique une forte proportion d'Asiatiques venant de pays marqués soit par les traditions du système de castes soit de sociétés minées par l'atomisation et l'extrême pauvreté. Et une proportion relativement plus faible d'immigrés venant des pays arabes qui pourraient être plus exigeant.

Dans ce contexte, à côté de cette masse d'immigrés majoritaires en position de précarité et soumis à un « turn-over » constant, les autochtones sont la plupart du temps minoritaires et relativement favorisés, ce qui ne les pousse pas à oser faire montre d'une grande activité politique et sociale. Même si au Koweït et à Bahrein, on constate une plus grande capacité de mobilisation et l'existence d'embryon de société civile organisée. Qui permet au Koweït de jouir de droits démocratiques réels, ce qu'on trouve aussi à Oman, tandis qu'à Bahrein, la mobilisation populaire se heurte à une répression implacable rendue possible par l'occupation du pays par l'armée saoudienne et la présence militaire des Etats-Unis. En fait, dans la région, l'Arabie centrale, qui constitue aujourd'hui un royaume absolutiste vaste et relativement peuplé, pourrait jouer un rôle majeur dans l'éveil de la vie civile, si elle arrivait à dépasser sa situation à mi-chemin entre unpatchworkarchaïque et la formation d'une véritable société, par-dessus les clivages existant, régionaux, tribaux, claniques et religieux.

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« L'ingérence occidentale dans la société civile arabe »

https://www.youtube.com/watch?v=cc6-fnW_ScQ

parMajed NEHME, Chercheur, éditeur et Directeur de la revue"Afrique-Asie".

Au centre de toutes nos analyses, le rôle de la société civile, émergeait ; on n’a pas attendu que l’idée de société civile soit importée de l’Occident.  Je vous rappelle qu’en Iran par exemple, le mouvement de Mossadegh  a été élu démocratiquement et c’est l’Occident qui l’a cassé. 

Les syndicats, les associations, les partis politiques, tout cela existe dans le monde arabe, c’est vrai qu’il y a des régimes autoritaires, et que la société civile dans certains pays est fractionnée, composée d’une multitude d’ethnies, de communautés, et que face à cela, il faut un état centralisateur, toute l’Europe est passée par là, au cours de son histoire. Lors d’un échange avec l’ancien président ghanéen, ce dernier me confiait : « Si je laisse la démocratie à l’occidentale s’instaurer dans la ville d’Accra, j’aurais une tribu qui va dominer toutes les autres et qui éliminera ses rivales ».  N’empêche, même si on n’est pas conforme au concept européen, qui évolue régulièrement, cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de société civile, qu’il n’y pas de contre-pouvoir même dans les pays présentés comme les plus dictatoriaux ou présentés comme tels par une certaine littérature occidentale. Que ce soit au Maghreb ou en Proche et Moyen Orient.

Je vais maintenant donner quelques exemples des Ingérences manifestes dans la fabrication des mouvements de déstabilisation de la société civile dans les pays qui ont vécu ces printemps arabes D’ailleurs je vous recommande la lecture d’un livre remarquable : « Arabesques, les révolutions made in USA ». Révélant comment les Etats Unis subventionnent des mouvements de déstabilisation dans nombre de pays qui tiennent tête à la politique américaine, et tour cela est voté, acté, officiel.

Dans nombre de pays ayant vécu le printemps arabe, pour la société civile, plus que le combat pour les Droits de l’homme, c’est le combat pour des réformes qui est prioritaire. Ainsi, en Tunisie, il y avait des syndicats sur le modèle allemand même sous la dictature de Ben Ali. Tout le problème, ce sont les ingérences extérieures, pour les pays qui refusent de se laisser dicter des politiques qui ne correspondent pas à leurs intérêts nationaux. Et cela concerne aussi bien, au-delà des pays arabes, la Russie de Poutine, une ancienne grande puissance.

Ici, Le concept même de société civile à l’occidentale s’est altéré sous l’emprise grandissante des media, y compris sur le Net, à travers la distribution et la production dominante.   Est ce qu’on peut alors parler encore de pluralisme ?  En France, même dans le service public, on a des exemples de censure, de tout ce que l’on reproche à ces pays que l’on qualifie de dictatures ? Voilà quelques pistes de réflexions que je livre, pour contribuer au débat de ce jour.

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« La géopolitique de la crise Arabie saoudite et Iran »

https://www.youtube.com/watch?v=rRkVTsdlrcQ

 

Richard LABEVIERE, journaliste et écrivain. Ancien rédacteur en chef à la Télévision suisse romande (TSR) et à Radio France internationale(RFI). Ancien rédacteur en chef de la revue de l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), consultant international et rédacteur en chef de l’Observatoire de la Défense et de la Sécurité «espritcorsaire». Depuis 2014, il est rédacteur en chef de l’Observatoire géostratégique prochetmoyen-orient.ch.

Les société civiles et les crises géopolitiques régionales au Moyen orient

Au Moyen orient la mise en rapport dialectique des société civiles et leurs confrontations avec les appareils d'état ramène fatalement a des situations de crises anciennes, durables et récurrentes.
Ce retour de confrontation société civile appareil d'état génère des situations de crise qui sollicitent la lecture et l'analyse géopolitiques plus larges régionales et internationales et l’éviction de cet ethnocentrisme des sociétés françaises de plus en plus fermées via des presses unilatérale qui nous ramène à une sorte de narcissisme proprement français qui fait connaître de moins en moins l'histoire des sociétés proches et moyen orientales.
De ce point de vue, on avait mi en cause la rédaction française privée ou des services publiques sur l'idolâtrie qu'on a pu faire dans notre pays des ong. Cette idéalisation naïve appelant d'affirmer une bonne volonté pour qu'elle s'impose dans l'histoire nous a amené à des contresens incroyables parmi lesquelles s’inscrit le printemps arabe ou la révolution arabe. Sommes nous face réellement à une révolution ? est-ce que cette révolution porte sur des revendications sur par exemple la position de la femme ? car les femmes sont souvent des indicateurs, des baromètres des sociétés des libertés civiles. Mai évidemment il n’y a rien de tel chez Jabhat Al Nosra ou Daesh...

Aux Proche et Moyen orient les catégorie de l’Etat ou de la société civile appareils d’état ne sont pas transposables avec les approches de Weber ou autre. Prenant exemple du Liban où l’on serait en présence d’un jeu des puissances économiques et politiques qui s’expriment en marge du fonctionnement des appareils de l’Etat qui font du Liban un Etat faillite où il n’y a pas de président de la république depuis mai 2014 et cela n’a pas l’air d’inquiéter les uns et les autres si ce n’est les partenaire internationaux qui essayent de régler les crise en Syrie et en Irak ou ailleurs... cette confrontation permanente société civile/appareil d’état ramène invariablement à des crises où la pertinence la plus aigue et la plus ténue de la société civile se trouve en Palestine avec une société civile récurrente qui, indépendamment des fatigues de l’autorité et de la casse du mouvement national palestinien entre le Fatah et le Hamas pour essayer de casser l’OLP...

Donc tout cela est le fruit non pas d’accidents de ces crises mais de politiques extrêmement construites, permanentes qui ramènent aux ingérences répétées des puissances occidentales.

Ces illusions sémantiques de révolution ou de printemps ont débouché sur des confrontation plus structurantes régionales importantes ou société civile appareil d’Etat se recompose et redessine un arc de crise une ligne de fracture plus générale. Dans l’exacerbation des crises régionales moyen orientales il est évident qu’on a vu émerger ou ré émerger la monarchie wahhabite comme un des acteurs principaux de cette polarisation. Le déclenchement de ce point de durcissement de l’Arabie a été l’accord sur le nucléaire iranien du 14 juillet à vienne et la volonté de la communauté internationale de renouer avec l’Iran comme un acteur incontournable dan la résolution de crise que connait le Moyen orient.

16h00 : Débat.

https://www.youtube.com/watch?v=POMPQq6bwhQ

Deuxième PANEL
Modérateur : Son Excellence Michel RAIMBAUD, ancien ambassadeur de France

 Propos introdutifs par son Excellence Michel RAIMBAUD

https://www.youtube.com/watch?v=yiaMsyvFi98

 

  « La Société Civile en Iran et en Arabie Saoudite »

https://www.youtube.com/watch?v=vPhyrh3bw_8

 

Par Ahmad Naghibzadeh,professeur de sciences politiques à l’Université de Téhéran. Ancien directeur du département de sciences po. Il est aussi l’auteur de 12  livres universitaires et traducteur de 10  livres du français vers lepersan :

La société civile en sens moderne se réfère directement à la construction de l’Etat-Nation. L’Arabie saoudite malgré le revenu national est le seul pays qui se dirige avec des formations politiquesprécapitalistes se référant à la loi de Shariat qui se caractérise par le code monistene prévoyant aucune place pour la société civile. Dans cette situation lesformations séparées de gouvernance ne peuvent qu’être marginalisées etprimitives avec un sens religieux par le manque d’esprit libre. En vérité le régime politique en Arabie saoudite se trouve dans une impasse car dans l’ère de la mondialisation on ne peut se plier  sur soi mais del’autre côté tout changement implique une redistribution des pouvoirs, ce que cerégime est incapable d’accepter.

L’Iran par contre connait depuis 1501, avec l’avènement de la dynastie Safavide,ce que l’on appelle la construction d’un centre unifié de pouvoir considéré comme lepoint de départ de l’Etat-Nation. Si on considère ladésignation de la religion chiite comme religion d’Etat à l’instar de l’abolition du décretde Nantes par Louis IVX, on peut dire que le processus de mise en marche de l’Etat-Nation a commencé en Iran en même temps qu’en Europe. Dès le départ lasociété civile iranienne a connu deux piliers principaux à savoir Bazar commel’incarnation du marché et Howzeh comme symbole de l’institution religieuse. Il yavait un troisième pilier d’ordre précapitaliste à savoir la société tribale commeune formation autonome.

Mais aujourd’hui le système politique se trouve devant une poussée des formations modernes telles que les partis politiques. Se trouvant ainsi à l’épreuve d’une poussée très forte pourl’ouverture, le système politique semi fermé que nous avons en croyant  qu’il yaura un relai entre les formations libres à l’intérieures et les ingérencesétrangères, se voit obligé de s’appuyer sur ses  force coercitives et sur lesgroupements fidèles aux idées de la révolution islamique ; sinon le terrain estfertile et tous les éléments nécessaires pour en faire une société civile forte etactive sont présents.

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« La société civile en Turquie »

https://www.youtube.com/watch?v=KDFC3ALgInk

Philippe KALFAYANJuriste, consultant en droit international public et ancien secrétaire général de la FIDH (Fédération Internationale des Droits de l’Homme). Il est aussiexpert accrédité auprès du Conseil de l’Europe. Chercheur associé à l’Université Paris 2 Panthéon-Assas et spécialiste des pays d’Europe Orientale et d’Asie Centrale post-soviétiques et de la Turquie et il a réalisé de nombreuses missions d’enquête ou d’observation judiciaire dans cette région... Il vient de publier une monographie surLa France et l’imprescriptibilité des crimes internationaux(Ed. Pedone, 2015) :

Evoquer la société civile en Turquie et surtout son rôle relève du défi, tant la situation en Turquie a évolué rapidement ces dernières années, surtout ces vingt-quatre derniers mois. Alors qu’on a assisté entre 2000 et 2013 à une libéralisation dans tous les domaines : économique, politique, religieuse, et observer des concessions positives vis-à-vis des minorités, notamment kurde mais pas seulement, le pays vient de basculer dans l’inconnu, entraînant de facto la fragilisation du pouvoir d’une société civile divisée, dont la structuration et l’environnement sont influencés par le pouvoir exécutif.

La Turquie vit une crise multidimensionnelle aigue. Au-delà de la nécessité de définir la société civile, en remontant dans l’histoire jusqu’au 19èmesiècle, puis de brosser son tableau récent (à partir des années 1990, nous exposerons sa structuration, son environnement politique, ses valeurs, et son pouvoir réel. Ensuite nous analyserons la nature des crises vécues actuellement et les conséquences sur une société aux multiples lignes de fracture : constitutionnelle (entre Turcs musulmans et minorités non-musulmanes), confessionnelle (entre sunnites et alévis), sociale (entre laïques et non laïques), économique (entre les grandes métropoles occidentales et les régions du sud-est),  géopolitique (de la politique du « 0 » problème avec les voisins à des conflits avec la plupart de ses voisins) et politique. Depuis la dérive autoritaire et la personnalisation du pouvoir de Monsieur Erdogan, le pays se fracture au sein même du parti majoritaire, l’AKP, en plus de l’opposition frontale entre Gülen et Erdogan, ce qui a des répercussions importantes au sein des grands corps régaliens de la Justice, de l’Armée, et de la Police.

La structuration de la société civile est le reflet des mutations historiques, de l’arrivée au pouvoir de l’AKP, de l’islamisation de la société, et des lignes de fractures évoquées.

Les droits et libertés sont les grands perdants de cette crise grave. Et les minorités, et notamment les Kurdes seront les victimes de ce raidissement et de cette dérive. En effet, le nationalisme reste une idéologie forte, transcendant l’idéologie des partis traditionnels et ne faiblit pas causant des fractures plus graves encore, qui débouchent sur des arrestations massives de militants ou élus kurdes depuis quelques mois, des embargos et destructions de lieux de peuplement kurde, des meurtres.

La société civile, tout comme la religion, subit un contrôle étroit et administratif de l’Etat. Si elle est occasionnellement consultée sur certaines réformes, ses organisations ne sont pas en mesure d’influer de manière structurée sur les processus législatifs et politiques : il n’existe aucun mécanisme pour cela. L’allocation des fonds publics, qui repose sur des règles non établies et peu transparentes, favorise la fracture entre organisations de la société civile et fragilise donc le contrepouvoir, déjà bien faible, qu’elle est censée incarner.

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« L'analyse socio-culturo économique de la société civile yémenite »

https://www.youtube.com/watch?v=ARZEfAWCQI8

Par Elie HATEM, avocat et professeur à la Faculté Libre de Droit, d'Économie et de Gestion de Paris (FALCO)  :

La société yéménite est difficile à comprendre, loin des clichés simplistes, en raison de sa complexité culturelle et le poids des traditions incrustées en elle. Cela explique la difficulté de l'émergence d'une société civile telle que nous la concevons en Occident, voire dans les autres pays arabes.

Héritier de l'Arabie Heureuse, le Yémen a une position géopolitique importante qui a attiré les convoitises, depuis l'Antiquité. Pays de l'encens, de l'agriculture et des couleurs, il a permis la sédentarisation de populations sémites mais également d'origine indienne. Il a connu une prospérité économique et culturelle, notamment architecturale, dépassant celle du reste du monde. Ses immeubles (constructions en hauteur) sont inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO.

Nous devons au Yémen l'émergence de la langue arabe, durant la période préislamique où les traditions se sont affirmées de plus en plus dans cette société de nature tribale, malgré les royaumes qui s'y sont constitués (royaume d'Awsaan, de Saba, de Katban, de Maïn, de Hadramout etc...). Des monarques juifs et chrétiens ont gouverné ce pays en s’entre-tuant, ce qui a permis aux Perses de le dominer durant presque un siècle, en l'effleurant par leur civilisation.

L'Islam est venu s'ajouter à cette mosaïque culturelle, sans néanmoins entacher les traditions tribales. La pratique de cette religion a composé avec ces facteurs. Les dissensions théologiques entre sunnites et chiites, voire au sein du chiisme entre duodécimains et ismaélites, ont permis au Zaïdisme de faire apparition : une école de pensée chiite proche des traditions sunnites. Les Zaïdites ont constitué le premier Etat yéménite contemporain (le Royaume mutawwakilite yéménite) qui, bien qu'appuyé par le royaume saoudien, a chuté en 1962 au cours d'un conflit nourri par les ingérences étrangères, durant la bipolarisation.

La division du Yémen entre « Nord » et « Sud » a renforcé la nature tribale de la société yéménite et mis en exergue la multiplication des traditions culturelles qui constituent un rempart à l'édification d'une communauté nationale, voire d'un Etat proprement dit et, par conséquent, à une société civile.

En réussissant la réunification du pays, en 1990, l'ancien Président Ali Abdallah El Saleh, était conscient du poids des traditions et du danger d'y toucher en vue de les modifier. L'Etat s'est donc superposé aux tribus et son autorité effective ne s'est imposée que sur la capitale, San'aa. Le succès de ce modèle étatique était dû au compromis entre l'Etat et les tribus qui ont maintenu, chacune, ses spécificités et son autorité : justice, traditions familiales, rapports sociaux, etc... D'origine préislamique, la polygamie et les mariages forcés n'ont pu être abolis ainsi que la consommation du Qat (une drogue), ce qui semble contradictoire avec les pratiques de l'Islam qui proscrit la prière en état d'altération des facultés mentales (les drogues sont formellement interdites dans l'Islam, sauf pour les usages médicaux).

Au poids des traditions s'ajoute un autre facteur rendant difficile l'émergence d'une société civile au Yémen : l'extrême pauvreté d'une grande partie de la population (même s'il existe une catégorie sociale aisée, concentrée surtout dans la capitale), en raison du conflit de 1962, mais aussi des conséquences du régime marxiste du « Yémen du Sud » dont la réunification a absorbé.

Ce n'est donc qu'à partir de 1990 que le Yémen a progressivement évolué, en retard par rapport aux autres pays arabes. Des ONG étrangères mais également des Etats, notamment l'Arabie saoudite, ont aidé une catégorie de la population. Mais ces aides sont animées par des intentions politiques. Parallèlement, quelques intellectuels et hommes d'affaires ont pris des initiatives qui caractérisent les sociétés civiles, à l'instar de Madame Khadija El Salmi qui s'est engagée dans un combat pour le droit de la femme et contre les mariages forcés. Des jeunes issus de familles aisées ou ayant effectué des études à l'étranger, notamment en Europe ou aux Etats-Unis, ont tenté, au cours des deux dernières décennies, de créer des associations, en particulier dans le domaine éducatif et médical, constituant l'ébauche d'une société civile dont l'instabilité et le clivage actuel vont certainement ralentir l'essor.

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Débat général

https://www.youtube.com/watch?v=_5D_NvSNg_Y

https://www.youtube.com/watch?v=Bj16Uz1DdJM

Conclusion par Alain CORVES, conseiller en stratégie internationale.

https://www.youtube.com/watch?v=vHTNI7wxfkI

La richesse et la variété des interventions sur le sujet essentiel proposé à notre réflexion par le Président de l’Académie de Géopolitique de Paris, M. Ali Rastbeen, rend la tâche difficile à celui qui doit conclure cette après-midi très dense, fertilisée par les débats avec le public présent, souvent très pertinents et parfois très vifs.

Je commencerai par donner quelques réflexions générales qui me sont venues en entendant les différents intervenants, concernant les origines, les structures et le rôle des sociétés civiles au Moyen-Orient, ainsi que la conception souvent erronée qui conduit les gouvernants occidentaux à promouvoir ce qui leur semble se rapprocher de leurs critères et à combattre ce qui s’en éloigne. Erreur fatale à la compréhension du monde multipolaire, engluée dans un narcissisme occidental qui prend la forme d’un impérialisme culturel avant de devenir économique, politique et militaire.

Le poète iranien Sépehri cité par le Professeur Mohammad Reza MAJIDI résume parfaitement cette notion :

« Il faut laver nos yeux. Il faut voir d’une autre manière. »

En effet quelle tragique erreur d’imaginer qu’une seule culture pourrait être supérieure aux autres et qu’elle devrait de ce fait s’imposer à la planète, alors que l’humanité doit s’enrichir de la variété de ses peuples, de leurs coutumes, de leurs civilisations, même si l’une de ces cultures, l’occidentale, a pu créer la société la plus opulente et la plus puissante du monde. Est-ce une richesse de l’esprit de nier l’intelligence, au sens étymologique du mot de connaissance, de compréhension, d’entendement, chez les peuples qui se sont interrogés par d’autres chemins que nous occidentaux sur les raisons de l’existence de l’homme, sa place et son rôle dans l’univers, ses rapports avec le cosmos, bâtissant des civilisations diverses appuyées sur des richesses spirituelles d’abord, les matérielles n’étant pas considérées comme une panacée mais comme une simple conséquence éventuelle des progrès du savoir ?

Rappelons-nous les Grecs, qui ont nourri notre pensée, cherchant d’abord le progrès de l’esprit avant l’aisance matérielle, dans des joutes verbales étonnantes d’agilité mais aussi de rigueur : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre » était écrit sur le fronton de l’Académie. Quelles énormes avancées de la pensée qui sont loin d’avoir toutes débouché sur des progrès matériels.

Les différents apports des orateurs de cet après-midi amènent à revoir nos conceptions de la démocratie, des droits de l’homme, de la femme et c’était aussi le sens du discours du Président Rouhani à l’ONU en septembre 2013 quand il a invité les nations à redéfinir les règles des relations internationales, précisant justement qu’aucune culture ne pouvait se prévaloir d’être supérieure aux autres et que les nations devaient se respecter dans leurs différences, proposant de remplacer le slogan : « L’option militaire est sur la table » par « La paix est toujours possible » et ajoutant déjà que le monde devait s’organiser pour lutter contre le terrorisme, initiant la formule : « Un monde contre la violence et le terrorisme » qui deviendra la résolution 68127 de l’ONU du 18 décembre 2013.

En février 2007 lors d’une conférence internationale de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) à Munich, le Président Vladimir POUTINE a, lui aussi, prononcé un discours important sur le fonctionnement des relations internationales, rappelant à ceux qui l’avaient oublié que le monde n’était plus unipolaire et que les plus forts devaient respecter les justes aspirations des plus faibles. Il a rappelé que la démocratie n’était pas le droit pour une majorité d’imposer ses vues à des minorités mais, au contraire, de prendre en compte la multiplicité des opinions et des intérêts.

Dans son introduction, le Président de l’Académie de Géopolitique de Paris a montré que les sociétés civiles reposent sur une culture et sont issues de lois, écrites ou non, qui ont pour fondement la démocratie, les libertés publiques et la justice, s’attachant à préserver le patrimoine commun de l’humanité exprimé par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : droit à la liberté sous toute ses formes, à la sécurité et à la résistance à l’oppression.

La société civile doit être indépendante du pouvoir, disposer de la liberté d’expression, prôner l’égalité des droits de l’homme et de la femme et la multiplicité des opinions et des partis.

Dans une analyse systémique, le Professeur Jean-Antoine DUPRAT a rappelé les fondements historiques et juridiques des sociétés civiles et l’apparition des ONG, Organisations Non Gouvernementales, indépendantes de l’état, le poids des églises et des syndicats professionnels en soulignant les différences entre la conception occidentale et occidentale. La généralisation de l’instruction est un facteur de renforcement des sociétés civiles qui jouent un rôle croissant dans la circulation de l’information. L’exigence de droits égaux pour l’homme et la femme est un pilier de ces revendications.

Le Professeur Mohammad Reza MAGIDI, a rappelé que l’Islam est central dans les sociétés moyen-orientales mais, n’étant pas homogène, il a entraîné de grandes variétés de modes de vie. Les sociétés civiles doivent exister en parallèle de l’état et non en opposition à lui. Il a distingué les différentes conceptions : traditionnelles, néo-traditionnelles, séculaires qui peuvent s’opposer aux sociétés civiles ou composer avec elles et rapprocher les sociétés civiles et religieuses. Le rationalisme laïque n’est pas obligatoirement opposé à la pensée religieuse. C’est lui qui a cité le poète iranien : « Il faut laver nos yeux. Il faut voir autrement » pour illustrer la nécessité d’ouvrir nos esprits à ce qui est différent.

Le Professeur Bruno DREWSKI a montré la différence importante entre les monarchies du Golfe aux histoires récentes issues des Ottomans et des colonisateurs occidentaux et les autres pays arabes. Chez les unes, absence de sociétés civiles car les populations ouvrières sont immigrées, souvent étrangères aux traditions islamiques, à l’exception d’OMAN, Bahreïn et Yémen, chez les autres traditions anciennes d’accueil car présence de sociétés civiles fortes, souvent issues de l’état, raisons de l’animosité des monarchies pour la Syrie, l’Irak, la Libye.

Les erreurs de l’Arabie Séoudite, en Syrie, au Yémen, ajoutées à ses ferments de discorde intérieure laissent penser que le royaume est au bord de l’implosion : son avenir décidera du sort futur de la péninsule.

Dans une étude fouillée sur la manipulation des sociétés civiles pour amener au renversement de pouvoirs jugés indésirables par l’Occident, le Directeur d’Afrique-Asie Majed NEHME a invité à se méfier de l’utilisation caricaturale des valeurs démocratiques face aux dictatures : les printemps arabes se sont transformés en hivers interminables.

La démocratie et les droits de l’homme ne sont pas la panacée car les ingérences extérieures utilisent ces principes vertueux pour fomenter des soulèvements, arrosant les médias et les sociétés civiles d’argent pour inciter à la révolte.

Revenant sur le narcissisme français et européen, sur le rôle des ONG dans les révolutions de couleur, Richard LABEVIERE a rappelé qu’en Palestine où existe une société civile, Israël a suscité l’islamisme pour diviser les Palestiniens, qu’en Irak les Etats-Unis ont détruit en 2003 la société civile issue du Baas de Saddam Hussein, créant ainsi le chaos dont le pays ne se relève pas. Il a insisté ensuite sur l’exacerbation par l’Arabie Séoudite de la « fitna » entre chiisme et sunnisme, qui est surtout entre le wahhabisme d’état et le chiisme, Arabie qui alimente la lutte armée contre l’état syrien, l’Iran se montrant plutôt modérateur.

Il a attiré l’attention sur le rôle que pourrait jouer l’Egypte comme pôle sunnite, non wahhabite et indiqué que l’accord du 14 juillet 2015 marquait le retour de l’Iran sur la scène internationale et avait donc des conséquences importantes pour le Moyen-Orient.

Dans son introduction à la deuxième Table Ronde, l’Ambassadeur Michel RAIMBAUD a rappelé l’importance des sociétés civiles, prédisant que les pays dépourvus disparaîtraient. Les sociétés civiles occidentales s’appuient sur le libéralisme, l’économie de marché et la démocratie parlementaire mais Il a insisté à son tour sur la nécessité de faire la différence entre l’Occident et le reste du monde, au moment où les rapports de force dans le monde étaient bouleversés. L’idéal onusien doit être reconsidéré.

Le Professeur Ahmed NAGHIBZADEH pense que la société civile est indissociable de l’état-nation.

Dans l’état absolu la société civile ne peut exister mais l’état démocratique n’est pas obligatoirement assorti d’une société civile : des degrés existent où l’on voit la société civile plus ou moins active dans les démocraties. En Iran, pays aux frontières réelles et anciennes, il voit l’état-nation naître avec la monarchie Safavi en 1501 puis s’effondrer au début du XVIIIème siècle, laissant un état non achevé mais avec deux piliers : le bazar avec sa force économique et le clergé religieux qui crée des écoles. Avec l’absolutisme des Pahlavi la société civile est empêchée de jouer son rôle. Aujourd’hui la démocratie s’est installée mais est encore incomplète. Face aux menaces sécuritaires les ONG inquiètent l’état : les pressions pour le changement et l’ouverture amènent le système politique à s’appuyer sur la force pour maintenir l’équilibre, mais tous les ingrédients sont présents pour qu’un état démocratique fort associé à une société civile forte également soient au service du peuple.

M. Philippe KALFAYAN voit la TURQUIE organiser la vie de ses associations à partir de 1850 sur la vie religieuse mais sans enregistrement administratif gérant les biens jusqu’à la fin de l’empire ottoman. De 2000 à 2013 sous la houlette du parti au pouvoir l’AKP, en même temps qu’elle se libéralise sur le plan économique, elle s’islamise fortement et nombre d’ONG sont d’inspiration religieuse. (En 2016 : 200.000 enregistrées pour 80.000 actives). La constitution est laïque mais la religion est contrôlée par l’état avec un ministère des affaires religieuses qui ne subventionne que les sunnites. Les alevis sont donc exclus des subsides. Ses relations avec l’UE ont toujours été ambiguës mais l’UE lui a donné 1,5 milliards d’euros pour prendre des mesures d’ouverture : 1350 ONG ont participé cette ouverture. Le pays pourrait être au bord du chaos.

Rappelant l’histoire très ancienne du Yémen, berceau de l’arabisme, là d’où la civilisation arabe est née et a essaimé avant l’époque islamique, Maître Elie HATEM a expliqué que la monarchie zaïdite de 1918 avait créé un compromis entre les différentes tribus et composantes de la population. Ce sont les influences extérieures qui ont cherché à détruire le pays, comme le fait actuellement l’Arabie Séoudite mais si l’Egypte de Nasser avait soutenu autrefois le pays, l’Egypte de Sissi qui fait seulement mine d’être l’alliée de l’Arabie pourrait changer un jour de position.

Pour conclure ce colloque très instructif je rappellerai ce que Malraux, qui était agnostique, affirmait que toutes les civilisations se sont appuyées sur une religion. Constatant que la civilisation occidentale, la plus puissante que l’homme ait créée, était matérialiste, il prédisait qu’elle devrait trouver sa métaphysique ou devrait disparaître.

« Jusqu’ici, il n’y a que les religions qui aient fondé l’absolu des civilisations. Il serait très certainement très imprudent de dire qu’une civilisation comme la nôtre ne pourra pas trouver son absolu, puisque ce serait de la pure prophétie et que personne n’en sait rien. Seulement, ce que nous pouvons dire d’une façon tout à fait sérieuse, c’est qu’il n’y a pas d’exemple d’autre chose avant nous. Ou peut-être quelques siècles romains – et vraiment « peut-être » car ce n’est pas sûr –quelques années grecques, et c’est tout. Le passé du monde, c’est le passé religieux. La nature d’une civilisation, c’est ce qui s’grège autour d’une religion, et le phénomène que nous sentons très bien depuis que la machine est entrée en jeu (pas la science, la machine), c’est la fin de ce qu’on pourrait appeler la valeur suprême, avec en même temps quelque chose qui semble tout le temps la rechercher.

Quand vous prenez le mois de mai (68), que constatez-vous que font les étudiants ? Ils vont inscrire des phrases, des mots, des lettres sur les murs. Or, bien entendu, ce que faisaient les religions, ce n’était pas d’inscrire des lettres sur des murs, c’était d’inscrire des choses dans le cœur des hommes. Et vous sentez bien le décalage. Notre civilisation, dans la mesure où elle est la première qui soit, mettons, une civilisation agnostique, qui ne soit pas une civilisation religieuse, pose, d’une façon plus brutale que n’importe quelle autre, le problème de la religion. (Entretien du 5 mai 1969 avec Komnen Becirovic sur la radio-télévision yougoslave)

La civilisation occidentale, au lieu de rechercher le choc avec les autres, doit ouvrir ses yeux sur les richesses des autres cultures du monde et cesser de se croire la meilleure parce qu’elle est la plus forte matériellement et militairement. Comme l’a dit l’Ambassadeur Michel Raimbaud les rapports de force changent et l’on voit un grand chef d’état comme Vladimir Poutine reconstruire son pays ruiné par le chaos post-soviétique sur des fondements et des valeurs religieuses et morales que l’Europe veut non seulement oublier mais même éradiquer. Parce qu’il a le sens des réalités avec des visions lointaines, il peut amener les européens à enfin comprendre que leur avenir est vers l’est et non vers l’ouest. Les sociétés civiles européennes sont désormais de plus en plus conscientes de l’impuissance de l’UE à faire face à leurs vrais problèmes, car cette organisation lourde et exsangue bruxelloise ne leur semble plus à leur service mais au service de technocrates apatrides, ou de la finance mondiale dirigée en dehors de notre continent qui stagne de plus en plus. C’est elle qui pousse à la belligérance avec la Russie, au risque d’une guerre mondiale puisque l’OTAN renforce sans cesse son déploiement et son intégration.

On ne peut s’empêcher de penser aux impulsions que donnait périodiquement le général de Gaulle, préconisant les échanges culturels, le respect de l’autre, la coopération, et le droit des peuples à disposer souverainement de leur destin, sans se laisser imposer de sujétion quelle qu’elle soit.